Après vous avoir présenté l’artiste Hanju Lee dans une précédente interview, cette fois-ci un autre univers mais tout aussi immersif avec l’artiste coréen Hyuck Lee qui a bien voulu répondre à notre interview.
Rencontre avec l’artiste Hyuck Lee
En voyant un poème s’étendre au-delà du texte pour devenir une image, j’ai réalisé pour la première fois le pouvoir du langage visuel à transmettre la pensée et l’émotion.

K-Society : Pourriez-vous nous parler un peu plus de vous ? Comment votre parcours artistique a-t-il commencé ?
Hyuck Lee : Pendant le lycée, j’ai participé à un club littéraire et j’ai préparé une exposition de poésie et de peinture. Cette expérience a été un point de départ significatif pour moi. En voyant un poème s’étendre au-delà du texte pour devenir une image, j’ai réalisé pour la première fois le pouvoir du langage visuel à transmettre la pensée et l’émotion. À partir de ce moment, je me suis naturellement intéressé à la peinture.
Depuis, la peinture est devenue un moyen pour moi d’exprimer et d’organiser mes sensations et émotions intérieures. J’ai été particulièrement attiré par ce qui ne peut être vu : les traces, les rémanences, les instants qui s’effacent—et mon travail s’est progressivement centré sur la captation de ces impressions éphémères en surface. Ce parcours se poursuit encore aujourd’hui, en constante évolution.
K-Society : Pourriez-vous nous parler davantage de votre processus créatif ? Improvisez-vous ou suivez-vous un plan ? Et comment savez-vous qu’une oeuvre est terminée ?
Hyuck Lee : Mon processus commence rarement par un plan préétabli : il débute généralement quelque part au milieu. Des fragments de mémoire, des images fugaces, des émotions récurrentes commencent à former une sorte de flux, et je suis ce courant pour trouver une forme. Comme une plante qui pousse, j’attends que le travail prenne sa propre direction, oscillant entre spontanité et intention.
L’achèvement ne vient pas de l’atteinte d’un objectif fixé, mais plutôt de l’arrivée à un moment de calme où il n’est plus nécessaire d’ajouter quoi que ce soit. Lorsque je sens que le rythme et le ressenti sont doucement connectés sur la surface, c’est là que je sais que je peux m’arrêter.

K-Society : Votre travail part de l’observation mais va au-delà de ce qui est vu, créant une mémoire et un monde imaginé. Il franchit la frontière entre réalité et imagination—par la forme, la couleur et l’art numérique. Pourriez-vous nous en dire plus, notamment sur la transition de la toile à l’écran ?
Hyuck Lee : Mon travail commence toujours par l’observation, mais pas dans un but de représentation. Je suis davantage attiré par les textures émotionnelles, les présences évanescentes, les résidus des relations. Cet entre-deux est l’endroit où je souhaite que mon travail réside.
La forme et la couleur ne sont pas seulement des éléments de composition : ce sont des lieux où la mémoire et l’émotion se posent brièvement. Dans mon travail, elles restent rarement fixes. Elles se brouillent, se superposent, se dissolvent, et de ce mouvement émerge une sorte de trajectoire sensorielle—comme un rythme qui suit le courant de l’être.
Si la toile est un médium qui condense et retient ces sensations, alors l’écran leur permet de circuler à nouveau. Dans les oeuvres numériques, la couleur et la forme bougent réellement, se dissolvent lentement et réapparaissent dans le temps et l’espace. Les spectateurs ne sont pas invités à interpréter des significations fixes, mais à interagir avec l’oeuvre en mouvement—guidés par leur propre mémoire et perception. Pour moi, ces formes mouvantes sont une autre façon d’entrer en relation avec ce qui se trouve au-delà du visible.
Ces formes mouvantes sont une autre façon d’entrer en relation avec ce qui se trouve au-delà du visible.
K-Society : Pourriez-vous nous parler davantage de l’exposition numérique « PORTAL 42 » et de votre travail avec les NFT ?
Hyuck Lee : « PORTAL 42 » était une exposition éphémère organisée par 3space Art, conçue pour rendre l’art plus accessible dans les espaces urbains du quotidien. Elle s’est tenue dans le mur artistique souterrain de la tour TP à Séoul. J’y ai participé avec une oeuvre qui cherchait à combiner la texture de la peinture fixe avec le mouvement temporel—invitant les spectateurs à faire l’expérience du « devenir » à travers le flux visuel.
Pour moi, un NFT n’est pas simplement une méthode de propriété numérique : c’est une sorte de portail par lequel la mémoire et la forme peuvent se régénérer en permanence.
Les NFT ont émergé de ce processus comme une nouvelle expansion artistique. Pour moi, un NFT n’est pas simplement une méthode de propriété numérique : c’est une sorte de portail par lequel la mémoire et la forme peuvent se régénérer en permanence. Dans le monde numérique, les images ne sont plus des résultats figés mais des présences vivantes qui interagissent et répondent. Les NFT ont permis aux idées de mon travail autour du flux et de la perception de se poursuivre sur un autre plan.
K-Society : Vous souvenez-vous de votre première exposition personnelle ? Quelle a été cette expérience ?
Hyuck Lee : Ma première exposition personnelle a eu lieu en 2005, intitulée Passing, Facing, Looking. C’était la première fois que je portais des questions personnelles dans un espace public. Tout était nouveau, mais peut-être à cause de cela, les oeuvres paraissaient sincères et brutes.
Quand ces pièces—remplies d’émotion et de mémoire—ont été placées dans la galerie, j’ai réalisé qu’elles ne m’appartenaient plus uniquement. Ce moment m’a amené à réfléchir à l’idée que l’art pourrait être un moyen d’ouvrir des relations. C’est une pensée qui façonne encore aujourd’hui ma pratique.
K-Society : Pourriez-vous nous parler de certaines de vos oeuvres ? Y en a-t-il une en particulier que vous souhaiteriez présenter à nos lecteurs ?
Hyuck Lee : Une oeuvre récente, Into Another, est une installation qui invite les spectateurs à réarranger des cubes colorés. La structure de la pièce change selon la manière dont ils interagissent avec elle. La couleur et la forme restent en mouvement, à l’image de la mémoire ou de l’émotion—visualisant comment le sens se recompose dans un espace relationnel.

Parmi mes peintures récentes, je mettrais en avant Drifted Orbit et Orbit of Proximity. Drifted Orbit trace une trajectoire qui dérive irrégulièrement du centre, capturant un sentiment de détachement émotionnel et de dissonance spatiale. En contraste, Orbit of Proximity évoque une proximité émotionnelle sans résolution—des couches de couleur s’approchent lentement les unes des autres, presque en contact, sans jamais fusionner totalement.


Les deux oeuvres faisaient partie de l’exposition The Grain of Becoming – 스미는 결, et elles explorent comment les flux de présence, d’émotion et de relation se manifestent comme des orbites visuelles—parfois retenues, parfois s’échappant.
K-Society : Vous avez récemment exposé avec 09Salon en France. Vous n’étiez malheureusement pas présent, mais que retenez vous de cette experience ?
Hyuck Lee : Bien que je n’aie pas pu y assister physiquement, participer à l’exposition éphémère de 09Salon à Paris a été très significatif. 09Salon est un espace culturel à Séoul connu pour expérimenter la façon dont l’art rencontre la vie quotidienne, et cette exposition a prolongé cet esprit à l’international.
Le public français a réagi avec une grande sensibilité aux rythmes visuels et aux textures de mon travail. Leurs réflexions m’ont permis de voir ma pratique sous un angle nouveau. Même à distance, j’ai pu sentir comment l’émotion et la présence étaient partagées à travers l’oeuvre—cela m’a rappelé que l’art ne dépend pas de la proximité physique pour créer une connexion.
K-Society : Vous interagissez souvent directement avec le public par le biais d’installations. Pourriez-vous partager un moment d’échange marquant ?
Hyuck Lee : Les installations sont imprévisibles—elles évoluent en fonction de la manière dont les gens interagissent. Dans Into Another, où les visiteurs réarrangent des cubes colorés, ces petits gestes révèlent souvent des dynamiques émotionnelles subtiles.

Une personne a discrètement demandé : « Ai-je vraiment le droit de déplacer cela ? » Après une certaine hésitation, elle a doucement repositionné un cube—et est restée dans l’espace pendant un long moment. Ce mouvement silencieux était chargé d’émotion. Cela m’a rappelé qu’une oeuvre prend vraiment vie lorsque quelqu’un s’arrête et la laisse faire partie de son propre temps.
K-Society : Pourriez-vous nous parler de votre prochaine exposition à 09Salon à Séoul ? Quel genre d’oeuvres allez-vous présenter ?
Hyuck Lee : La prochaine exposition est intitulée The Grain of Becoming – 스미는 결. Elle explore les textures visuelles du changement, de la perception et de l’interconnexion. L’exposition comprendra des peintures, des vidéos et une installation.
Les peintures utilisent des motifs superposés et des formes organiques pour exprimer le flux de la vie et des sensations. Les vidéos explorent de lentes transformations à travers la couleur et la forme, évoquant des changements de perception. L’installation Into Another continue d’évoluer grâce à l’interaction du public, les spectateurs remodelant la couleur et l’espace par leur présence.
Dans son ensemble, l’exposition invite à une expérience partagée au-delà des images figées—vers un paysage en perpétuelle mutation et réactif.
K-Society : Avez-vous un rêve artistique que vous n’avez pas encore réalisé ?
Hyuck Lee : Je rêve depuis longtemps d’un projet à long terme qui tisse ensemble la mémoire, l’écologie et la sensation vécue dans un lieu spécifique. J’imagine un espace ouvert dans la nature où peinture, installation, mouvement et son coexistent—stratifiés dans le temps et réactifs à l’environnement.
Pour moi, la mémoire n’est pas quelque chose de statique ; elle se transforme sans cesse, entrant constamment dans de nouvelles relations. Créer un espace qui incarne ce flux—qui reste vivant—demeure l’un de mes espoirs les plus profonds.
K-Society : Pour conclure, souhaitez-vous adresser un message aux lecteurs ?
Hyuck Lee : Nous oublions souvent que nous sommes toujours en train de devenir—en constante évolution, même dans les plus petites choses. Un sentiment fugace, une image passagère—ces choses portent les traces de la transformation.
Si mon travail peut aider à suspendre ce moment, ne serait-ce qu’un instant, c’est suffisant. J’espère que cette conversation offrira aux lecteurs un moment pour ressentir leurs propres mouvements silencieux, et comment eux aussi font partie de ce flux.


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